L’enseignement de la période khmère rouge à l’école est souvent succinct au Cambodge. A Pailin, dans un ancien bastion khmer rouge, les professeurs et les élèves n’ont pas envie d’évoquer cette période. Interview de Koung Chanti, professeur d’histoire au collège de Pailin.

 

« L’histoire va disparaître »

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« L’histoire de la période khmère rouge va disparaître »
Les manuels scolaires sont de moins en moins fournis sur cette époque.

Traces psychologiques
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Càphêchôn : « Que dites-vous aux élèves au sujet de la période khmère rouge ? »
Koung Chanti :
« On lit la leçon dans le livre. Ensuite, je donne quelques explications aux élèves. S’ils me posent des questions, je leur réponds. Sinon, on s’en tient à la lecture et à quelques explications. Le livre n’évoque pas les séparations de famille, la peine des gens, le manque de riz, la perte des proches… etc. C’est pour cela que je donne quelques explications supplémentaires, pour qu’ils sachent. »

Càphêchôn : « Est-ce que vous parlez du fait qu'il y a eu plus d’un million de morts ?
K.C. :
« Non, on ne peut pas aller jusque là. Mais je parle un peu des causes de la guerre. On le fait de façon superficielle, pas en détails. »

Càphêchôn : « Pourquoi ? »
K.C. :
« Si on va trop loin, je crains que cela puisse faire mal aux enfants d’anciens hauts dirigeants. »

Càphêchôn : « Quelles réactions ont-ils lorsque, justement, vous allez trop loin ? »
K.C. :
« L’an dernier, on
a eu un problème avec une élève, la fille de Khieu Samphan [le chef d’Etat pendant la période khmère rouge]. On a écrit au tableau les noms des anciens chefs khmers rouges, Pol Pot, Khieu Samphan, Ieng Sary. Quand elle a entendu le nom de son père, elle a baissé le visage. J’avais l’impression que ça la touchait. Elle n’a rien dit. »

Càphêchôn : « Et comment réagissent les autres élèves ? »
K.C. :
« En général, ils ne s’intéressent pas à cette période de l’histoire. Ils ne cherchent pas à en savoir plus. Quand on évoque plus précisément la torture, les élèves se divisent en deux groupes. Ceux qui viennent de Pailin et qui ont donc connu la ville contrôlée par les Khmers rouges, ceux de « l’intérieur » comme ils disent, et ceux qui viennent d’autres provinces, ceux de « l’extérieur ». Ils se considèrent en fait les uns les autres comme des étrangers. »

Càphêchôn : « Est-ce qu’ils savent précisément ce qu’il s’est passé dans la région de Pailin lorsqu’elle était contrôlée par les Khmers rouges ? »
K.C. :
« Ils n’ont pas connu la guerre et leurs parents ne leur en parlent pas beaucoup. Les plus grands savent qu’il y a eu plus d’un million de morts car ils vont à la bibliothèque et lisent des livres. La première fois que je suis venu enseigner ici, un élève, fils d’un ancien dirigeant khmer rouge, nous a raconté qu’il ne savait pas que la guerre avait fait autant de morts et de souffrances. Quand il était petit, lors des combats, il ne savait pas que les Khmers rouges avaient fait du mal. Au contraire, pour lui, quand il y avait des combats armés, il était mis à l’abri avec sa mère et il avait beaucoup à manger. »

Càphêchôn : « Pourquoi n’expliquez-vous pas l’histoire du pays, froidement, même si les élèves ne veulent pas l’entendre ? »
K.C. :
« En tant qu’enseignante d’histoire, je veux les amener à comprendre le passé. Mais parfois, quand on parle de tout ça, les élèves ne veulent pas se rappeler les peines et les souffrances. D’ailleurs, notre programme scolaire nous demande de nous concentrer sur quelques explications seulement. »

 

Seul extrait concernant la période khmère rouge dans le manuel d'histoire utilisé par Koung Chanti avec ses élèves au collège de Pailin : « En mai 1975, les Khmers rouges ont libéré le Cambodge, ont établi une nouvelle Constitution et ont donné au pays le nom de Kampuchea démocratique. Le gouvernement du Kampuchea démocratique était dirigé par Pol Pot. D'honnêtes Cambodgiens ont subi la violence jusqu'à la mort. »
Une photographie de Pol Pot accompagne ce court texte.

 

 

Càphêchôn : « Est-ce que ce sera plus facile d’enseigner cette période de l’histoire dans plusieurs années ? »
K.C. :
« Non, à l’avenir, ce sera encore plus difficile d’enseigner cette période en détails. J’ai l’impression qu’on cherche à cacher ce passé, pour ne plus s’en rappeler. Auparavant, le programme d’histoire était plus détaillé sur les Khmers rouges. Mais actuellement, il ne reste plus que quelques lignes. D’après moi, l’histoire de cette période va disparaître. »

Càphêchôn : « Et pourquoi veut-on la faire disparaître des livres d’histoire ? »
K.C. :
« Car on ne veut pas se rappeler tous ces malheurs. Mais c’est de la responsabilité du gouvernement. »

Càphêchôn : « Vous, personnellement, êtes-vous d’accord avec cette façon de faire, c’est-à-dire d’enlever au fur et à mesure des passages de l’histoire des Khmers rouges ? »
K.C. :
« Je suis pour. Je veux que notre pays se développe et cesse de combattre. Dans le passé, on faisait la guerre sans cesse. On était pauvre, notre pays était en difficulté, et les enfants cambodgiens étaient de plus en plus difficiles.
Aujourd’hui, les élèves utilisent de moins en moins les expressions 'gens de l’intérieur' ou 'gens de l’extérieur'. Quand je suis venue travailler ici la première fois, en 1999, ils m’ont traitée comme une étrangère. Alors, si on peut oublier tous ces mauvais souvenirs, ce sera mieux. »

Propos recueillis par J.Boruszewski en février 2006.
Mise en ligne le 29 mars 2006.

 

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