| LES
CONSEQUENCES DU PUTSCH
EN THAILANDE
Edito
"Vers
une autonomie des provinces du Sud"
Michel Gilquin, spécialiste du conflit du sud thaïlandais,
explique son optimisme sur les chances de retour à la paix dans
cette région. >>>
Timide,
l'Asean observe
Fidèle à sa tradition de non-intervention,
l'Association des nations du sud-est asiatique aura encore plus de mal
à promouvoir la démocratie en Birmanie. >>>
L'économie
a du répondant Pas de
véritable récession en perspective, même à
moyen terme. >>>
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Càphêchôn
: Quelles sont les chances de retour à la paix dans les provinces
du sud de la Thaïlande après le putsch de septembre ?
Michel Gilquin : "Je suis assez optimiste. Le gouvernement
de Surayud Chulanont, tout comme de larges secteurs de l’administration
du Premier ministre déchu Thaksin, a conscience qu’il faut
sortir de l’impasse en trouvant une solution politique et non plus
militaire. Et que c’est une priorité. Un sondage à
Bangkok au lendemain du putsch indiquait que la première tâche
du nouveau pouvoir devait être d’en finir avec ce conflit
sanglant. Le principal acteur du putsch, le général Sonthi,
est musulman. Cela peut sans doute favoriser le processus de discussions
voire de négociations permettant d’envisager une désescalade.
Cela étant, il n’est guère concevable que Bangkok
puisse accepter l’indépendance. La constitution d’une
entité étatique musulmane pourrait menacer la cohabitation
pacifique interconfessionnelle qui règne dans les autres provinces
méridionales du royaume à forte minorité musulmane
mais de langue thaïe. De plus, on parle beaucoup de ressources pétrolières
prometteuses au large des côtes de Pattani et du percement d’un
éventuel canal sur l’isthme de Kra. Par contre, je crois
que le gouvernement peut aller vers une acceptation d’une large
autonomie. Déjà, l’an dernier, certains officiers
supérieurs en parlaient. Ils ne cachaient pas qu’ils avaient
affaire à une guerre qui s’apparentait aux guerres coloniales.
Un diplomate allait même plus loin en comparant les Thaïlandais
bouddhistes implantés dans ces provinces aux pieds-noirs."
Càphêchôn
: Le gouvernement de Surayud Chulanont n’a pas été
élu. Il n’a aucune légitimité démocratique.
Dans ces conditions, peut-il négocier et obtenir un accord avec
les groupes séparatistes ?
M.G. : "Le gouvernement mis en place après le coup
d’Etat ne représente peut-être pas le peuple. Mais
il a l’aval du roi. Et le roi est une source de légitimité
en Thaïlande. Bien sûr, Thaksin avait la légalité
puisque son pouvoir sortait des urnes. Mais peut-être pas la légitimité
surtout depuis ces derniers mois marqués par des scandales. Le
coup d’Etat a été finalement bien accueilli, d’une
part parce qu’il n’y a eu aucune goutte de sang versé
et d’autre part car le roi l’a validé. Le gouvernement
est donc, à mon sens, en position de pouvoir négocier. En
plus, le précédent gouvernement de Thaksin avait une image
très mauvaise dans le sud à cause de ses méthodes
brutales voire expéditives avec recours parfois aux punitions collectives."
Càphêchôn
: Le gouvernement Surayud serait-il prêt à mettre en œuvre
les conclusions de la commission de réconciliation nationale qui
avait par exemple préconisé la mise en place d’unités
composées de militaires, de policiers et de civils, tous désarmés,
pour recréer des relations saines avec les Malais musulmans en
juin dernier ?
M.G. : "Je pense que oui. Parce que tous les observateurs,
toutes les ONG, le demandent. Mais en même temps, le gouvernement
ne voudra pas perdre la face."
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Les
attentats se poursuivent au sud
Nombre d’observateurs attendent de la nouvelle administration
une politique moins répressive pour rétablir la paix.
Mais depuis le putsch du 19 septembre, les violences n’ont
pas cessé sur le terrain. Sept personnes ont été
abattues le 16 octobre dans les provinces du sud. Le 28 septembre,
trois morts, dont un soldat, et six blessés dans des tirs
et une explosion à Narathiwat et Pattani. Le 27, quatre personnes
tuées par balle. Le 26, trois morts dans des fusillades à
Pattani et Yala. Le 23, quatre policiers ont été blessés
dans la province de Pattani.
Pour Michel Gilquin, beaucoup de ces opérations sont des
règlements de compte crapuleux et sordides. Pas toutes certes.
« Il est clair que même si des discussions s’engagent,
les insurgés ont intérêt à maintenir
la pression. Ces discussions n’ont pas eu comme préalable
une trêve quelconque », nuance-t-il.
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Càphêchôn
: Des entretiens ont lieu en ce moment entre des représentants
du gouvernement et quelques groupes séparatistes dans l’archipel
Langkawi au large de la Malaisie. Ces groupes représentent-ils
les différentes composantes de l’insurrection ? Sont-ils
légitimes ?
M.G. : "Pour
l’instant, le mouvement insurgé est loin d’être
unifié. On est dans la confusion. Cela étant, même
si ces groupes ne contrôlent pas l’ensemble de l’insurrection,
ils expriment le sentiment général de la population, c’est-à-dire
le ras-le-bol de la loi martiale instaurée il y a trois ans. Ils
sont représentatifs, non pas nécessairement du point de
vue organisationnel, mais d’un état d’esprit. Ses leaders
sont assez âgés. Ils ont le prestige de l’aîné
par rapport aux jeunes excités qui passent de la délinquance
à l’islamisme et au sécessionnisme. Ils ont une certaine
autorité morale, même s’ils n’ont pas d’autorité
sur tous les réseaux. Certains, à l’évidence,
leur échappent. N’anticipons pas trop cependant avec un optimisme
exagéré : il y a des discussions, favorisées par
le gouvernement malaisien, mais ce n’est pas encore la trêve.
De plus, on ne peut exclure une surenchère entre les groupes sur
le terrain afin qu’ils se positionnent comme les belligérants
incontournables dans d’éventuelles négociations."
Càphêchôn
: Les Etats-Unis et l’Australie soutenaient Thaksin dans sa politique
répressive au sud. Comment ces pays ont-ils réagi au changement
de politique du nouveau gouvernement ?
M.G. : "La possible ouverture d’un dialogue avec les
insurgés du sud pourrait être mal comprise à Washington.
Entre le 11-Septembre et l’attentat de Bali [en Indonésie,
202 morts en octobre 2002], la Thaïlande était restée
très en retrait par rapport à la politique de George Bush.
Mais après Bali, on a pu constater une forte pression américaine
et australienne insinuant que la Thaïlande était un sanctuaire
de l’organisation islamiste Jemaah Islamiyah. Thaksin s’est
alors progressivement rallié à l’optique américaine,
c’est-à-dire en faisant l’amalgame entre le djihadisme,
le sécessionnisme et le banditisme !
Suite au putsch, les Etats-Unis, mécontents, ont décidé
de geler l’aide militaire à l’armée thaïlandaise.
Est-ce pour protester contre le renversement d’un gouvernement élu
? Ou bien parce que les orientations du nouveau régime à
Bangkok ne coïncident pas avec la vision de la croisade antiterroriste
telle qu’elle est conçue à la Maison Blanche ? On
peut s’interroger. Quoiqu’il en soit, les causes de l’insurrection
ne résident pas dans une brutale émergence d’un djihadisme,
bien que, comme partout, on assiste à une montée du fondamentalisme
religieux. Le voisinage de l’Etat malaisien du Kelantan, dominé
par le parti islamiste, le favorise. Les racines du refus de l’autorité
de Bangkok sont d’abord culturelles. Les Malais du Sud n’ont
jamais voulu être intégrés à la nation thaïlandaise,
intégration qu’ils soupçonnent d’être
la première étape vers une assimilation. Les provinces méridionales
sont caractérisées par un sous-développement aggravé
par le déclin de la pêche et d’autres secteurs de productions
traditionnels. La mortalité infantile dans la province de Narathiwat
est plus élevée que dans les autres provinces de Thaïlande
et la malnutrition touche, selon les chiffres officiels, 16 % des enfants
en bas âge. C’est une région d’émigration
de masse. Mais depuis la crise économique de 1997, il est beaucoup
plus difficile d’aller travailler en Malaisie de façon temporaire,
Kuala Lumpur ayant réduit drastiquement l’immigration. Quant
à se faire embaucher dans des grandes villes de Thaïlande,
cela ne va pas toujours sans difficulté. La situation est matériellement
très difficile pour ces gens du sud. Par ailleurs, l’exode
rural est principalement masculin. Donc les femmes se retrouvent seules,
ce qui perturbe ou détruit les tissus sociaux d’un univers
rural. "
Propos
recueillis par Jérôme Boruszewski en oct. 2006.
Mise en ligne le 23 octobre 2006.
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