Le risque de voir l’insurrection du sud thaïlandais évoluer en un conflit généralisé entre les bouddhistes et les musulmans a poussé les militaires à prendre le pouvoir le 19 septembre 2006 d’après Michel Gilquin, auteur de Les musulmans de Thaïlande (Irasec-L’Harmattan, 2002).

 

« Vers une autonomie
des provinces du Sud »


LES CONSEQUENCES DU PUTSCH
EN THAILANDE

Edito

"Vers une autonomie des provinces du Sud"
Michel Gilquin, spécialiste du conflit du sud thaïlandais, explique son optimisme sur les chances de retour à la paix dans cette région. >>>

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Càphêchôn : Quelles sont les chances de retour à la paix dans les provinces du sud de la Thaïlande après le putsch de septembre ?
Michel Gilquin : "Je suis assez optimiste. Le gouvernement de Surayud Chulanont, tout comme de larges secteurs de l’administration du Premier ministre déchu Thaksin, a conscience qu’il faut sortir de l’impasse en trouvant une solution politique et non plus militaire. Et que c’est une priorité. Un sondage à Bangkok au lendemain du putsch indiquait que la première tâche du nouveau pouvoir devait être d’en finir avec ce conflit sanglant. Le principal acteur du putsch, le général Sonthi, est musulman. Cela peut sans doute favoriser le processus de discussions voire de négociations permettant d’envisager une désescalade. Cela étant, il n’est guère concevable que Bangkok puisse accepter l’indépendance. La constitution d’une entité étatique musulmane pourrait menacer la cohabitation pacifique interconfessionnelle qui règne dans les autres provinces méridionales du royaume à forte minorité musulmane mais de langue thaïe. De plus, on parle beaucoup de ressources pétrolières prometteuses au large des côtes de Pattani et du percement d’un éventuel canal sur l’isthme de Kra. Par contre, je crois que le gouvernement peut aller vers une acceptation d’une large autonomie. Déjà, l’an dernier, certains officiers supérieurs en parlaient. Ils ne cachaient pas qu’ils avaient affaire à une guerre qui s’apparentait aux guerres coloniales. Un diplomate allait même plus loin en comparant les Thaïlandais bouddhistes implantés dans ces provinces aux pieds-noirs."

Càphêchôn : Le gouvernement de Surayud Chulanont n’a pas été élu. Il n’a aucune légitimité démocratique. Dans ces conditions, peut-il négocier et obtenir un accord avec les groupes séparatistes ?
M.G. :
"Le gouvernement mis en place après le coup d’Etat ne représente peut-être pas le peuple. Mais il a l’aval du roi. Et le roi est une source de légitimité en Thaïlande. Bien sûr, Thaksin avait la légalité puisque son pouvoir sortait des urnes. Mais peut-être pas la légitimité surtout depuis ces derniers mois marqués par des scandales. Le coup d’Etat a été finalement bien accueilli, d’une part parce qu’il n’y a eu aucune goutte de sang versé et d’autre part car le roi l’a validé. Le gouvernement est donc, à mon sens, en position de pouvoir négocier. En plus, le précédent gouvernement de Thaksin avait une image très mauvaise dans le sud à cause de ses méthodes brutales voire expéditives avec recours parfois aux punitions collectives."

Càphêchôn : Le gouvernement Surayud serait-il prêt à mettre en œuvre les conclusions de la commission de réconciliation nationale qui avait par exemple préconisé la mise en place d’unités composées de militaires, de policiers et de civils, tous désarmés, pour recréer des relations saines avec les Malais musulmans en juin dernier ?
M.G. :
"Je pense que oui. Parce que tous les observateurs, toutes les ONG, le demandent. Mais en même temps, le gouvernement ne voudra pas perdre la face."

 
Les attentats se poursuivent au sud
Nombre d’observateurs attendent de la nouvelle administration une politique moins répressive pour rétablir la paix. Mais depuis le putsch du 19 septembre, les violences n’ont pas cessé sur le terrain. Sept personnes ont été abattues le 16 octobre dans les provinces du sud. Le 28 septembre, trois morts, dont un soldat, et six blessés dans des tirs et une explosion à Narathiwat et Pattani. Le 27, quatre personnes tuées par balle. Le 26, trois morts dans des fusillades à Pattani et Yala. Le 23, quatre policiers ont été blessés dans la province de Pattani.
Pour Michel Gilquin, beaucoup de ces opérations sont des règlements de compte crapuleux et sordides. Pas toutes certes. « Il est clair que même si des discussions s’engagent, les insurgés ont intérêt à maintenir la pression. Ces discussions n’ont pas eu comme préalable une trêve quelconque », nuance-t-il.

 

Càphêchôn : Des entretiens ont lieu en ce moment entre des représentants du gouvernement et quelques groupes séparatistes dans l’archipel Langkawi au large de la Malaisie. Ces groupes représentent-ils les différentes composantes de l’insurrection ? Sont-ils légitimes ?
M.G. :
"Pour l’instant, le mouvement insurgé est loin d’être unifié. On est dans la confusion. Cela étant, même si ces groupes ne contrôlent pas l’ensemble de l’insurrection, ils expriment le sentiment général de la population, c’est-à-dire le ras-le-bol de la loi martiale instaurée il y a trois ans. Ils sont représentatifs, non pas nécessairement du point de vue organisationnel, mais d’un état d’esprit. Ses leaders sont assez âgés. Ils ont le prestige de l’aîné par rapport aux jeunes excités qui passent de la délinquance à l’islamisme et au sécessionnisme. Ils ont une certaine autorité morale, même s’ils n’ont pas d’autorité sur tous les réseaux. Certains, à l’évidence, leur échappent. N’anticipons pas trop cependant avec un optimisme exagéré : il y a des discussions, favorisées par le gouvernement malaisien, mais ce n’est pas encore la trêve. De plus, on ne peut exclure une surenchère entre les groupes sur le terrain afin qu’ils se positionnent comme les belligérants incontournables dans d’éventuelles négociations."

Càphêchôn : Les Etats-Unis et l’Australie soutenaient Thaksin dans sa politique répressive au sud. Comment ces pays ont-ils réagi au changement de politique du nouveau gouvernement ?
M.G. :
"La possible ouverture d’un dialogue avec les insurgés du sud pourrait être mal comprise à Washington. Entre le 11-Septembre et l’attentat de Bali [en Indonésie, 202 morts en octobre 2002], la Thaïlande était restée très en retrait par rapport à la politique de George Bush. Mais après Bali, on a pu constater une forte pression américaine et australienne insinuant que la Thaïlande était un sanctuaire de l’organisation islamiste Jemaah Islamiyah. Thaksin s’est alors progressivement rallié à l’optique américaine, c’est-à-dire en faisant l’amalgame entre le djihadisme, le sécessionnisme et le banditisme !
Suite au putsch, les Etats-Unis, mécontents, ont décidé de geler l’aide militaire à l’armée thaïlandaise. Est-ce pour protester contre le renversement d’un gouvernement élu ? Ou bien parce que les orientations du nouveau régime à Bangkok ne coïncident pas avec la vision de la croisade antiterroriste telle qu’elle est conçue à la Maison Blanche ? On peut s’interroger. Quoiqu’il en soit, les causes de l’insurrection ne résident pas dans une brutale émergence d’un djihadisme, bien que, comme partout, on assiste à une montée du fondamentalisme religieux. Le voisinage de l’Etat malaisien du Kelantan, dominé par le parti islamiste, le favorise. Les racines du refus de l’autorité de Bangkok sont d’abord culturelles. Les Malais du Sud n’ont jamais voulu être intégrés à la nation thaïlandaise, intégration qu’ils soupçonnent d’être la première étape vers une assimilation. Les provinces méridionales sont caractérisées par un sous-développement aggravé par le déclin de la pêche et d’autres secteurs de productions traditionnels. La mortalité infantile dans la province de Narathiwat est plus élevée que dans les autres provinces de Thaïlande et la malnutrition touche, selon les chiffres officiels, 16 % des enfants en bas âge. C’est une région d’émigration de masse. Mais depuis la crise économique de 1997, il est beaucoup plus difficile d’aller travailler en Malaisie de façon temporaire, Kuala Lumpur ayant réduit drastiquement l’immigration. Quant à se faire embaucher dans des grandes villes de Thaïlande, cela ne va pas toujours sans difficulté. La situation est matériellement très difficile pour ces gens du sud. Par ailleurs, l’exode rural est principalement masculin. Donc les femmes se retrouvent seules, ce qui perturbe ou détruit les tissus sociaux d’un univers rural. "

Propos recueillis par Jérôme Boruszewski en oct. 2006.
Mise en ligne le 23 octobre 2006.

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