Les campagnes cambodgiennes s’intéressent-elles au procès en préparation ? Les résultats de plusieurs études sont contradictoires. Dans l’ancien bastion khmer rouge autour de Pailin, le procès en préparation est souvent jugé inutile et, de surcroît, coûteux.

 

A Pailin, l’indifférence

PROCES
KHMER ROUGE CONTROVERSES

Tribunal khmer rouge. Retards, désaccords et menaces de démission. >>>

Que penser des excuses publiques de l'ancien photographe officiel du régime khmer rouge ?

Ta Mok, ancien chef militaire khmer rouge, est mort avant d'avoir pu être interrogé par le tribunal.

Les carences du tribunal khmer rouge
Il ne jugera que quelques responsables pour quelques crimes seulement.

Le gouvernement cambodgien lambine
Il n'a pas intérêt à voir s'ouvrir ce procès.

Un procès joué d’avance ?

Comprendre pour pardonner
Interview du cinéaste Rithy Panh qui plaide pour un travail de pédagogie afin d'expliquer à la population cambodgienne le but et le fonctionnement du tribunal.

A Pailin, l’indifférence et le désintérêt
Le procès ne passionne pas grand monde dans cet ancien bastion khmer rouge.

« L’histoire de la période khmère rouge va disparaître »
Les manuels scolaires sont de moins en moins fournis sur cette époque.

Traces psychologiques
Le traumatisme de la guerre est encore présent. Reportage à l'hôpital de Pailin où des patients consultent pour des troubles psychologiques.

 

« On ne devrait pas organiser ce procès. Ca ne sert à rien de se rappeler le passé. Aujourd’hui, tous les Cambodgiens ont trouvé un terrain d’entente, il n’y a plus de guerre. » May Sarat est entrée dans l’armée khmère rouge en 1972. Elle dirigeait un groupe d’une centaine de soldates. Aujourd’hui, elle vit à Au Ta Vau, un petit village tout proche de Pailin. Elle a deux fils. Pas de fille. Elle reste toute la journée à la maison pour s’occuper des tâches ménagères. Parfois, en cuisinant ou en lavant le linge, des images du passé, les bombes, les explosions, les morts, rejaillissent de sa mémoire. « Si on continue ainsi d’entretenir ces souvenirs, je pense qu’il n’y aura jamais de progrès dans notre village. Il faut regarder l’avenir. » Elle ne comprend pas que l’on veuille raviver les douleurs du passé en organisant ce procès.
Sok Sem est lui aussi un ancien soldat. Aujourd’hui, il cultive la terre à Pnoum Koy, à une quinzaine de kilomètres de Pailin. Fièrement, il affirme qu’il a tout oublié de son passé khmer rouge. « Oui, j’y suis arrivé. Je ne me rappelle plus de rien. J’avais honte et j’ai oublié pour que personne ne sache ce que je voulais oublier. » Le procès ne l’intéresse pas. « C’était il y a trop longtemps. On a l’impression que personne n’a vraiment envie de ce tribunal. »
Du gâchis. Dans les environs de Pailin, les paysans savent que leur vie ne changera pas du tout au tout après ce procès. Alors à quoi bon s’intéresser à cette justice de Phnom Penh, lointaine et compliquée, qui n’aura aucune conséquence directe à Au Ta Vau ? De plus, beaucoup trouvent le tribunal trop coûteux. 56 millions de dollars pour juger une dizaine d’anciens Khmers rouges, c’est autant que pour construire le pont Kizuna sur le Mékong, long de plus d’un kilomètre, inauguré en 2001 à Kompong Cham. Débattre de l’histoire et des responsabilités de chacun à ce prix leur semble être un gâchis. Ils ne vont pas jusqu’à prononcer le mot. Mais leur témoignage met en relief les différences de priorités entre les élites intellectuelles de Phnom Penh et les Cambodgiens de la campagne, qui pensent avant tout à remplir leur estomac et ceux de leurs enfants.
Une perte de temps. Le difficile accès à l’information (voir interview sonore ci-contre) peut aussi expliquer ces sentiments de méfiance et d’indifférence. Les journaux ne sont pas distribués à Pailin. La radio locale, Radio Pailin, ne diffuse rien sur la préparation du procès. « Le tribunal, c’est comme un théâtre », explique Koung Doung, son directeur de l’information. « A la fin du procès, on aura distribué tout l’argent, on tirera le rideau, tout le monde rentrera chez soi, et rien n’aura changé pour les Cambodgiens. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les conditions de vie des gens. Je parle de la sécheresse, des catastrophes naturelles, du manque de nourriture, des techniques de culture. Le procès, non, je n’en parle pas, je préfère passer de la musique à la place », explique, en riant grassement, cet ancien responsable de la radio khmère rouge.
Il ne propose donc aucune émission, aucun reportage sur la justice qui se prépare dans la capitale. Il indique que les auditeurs ne lui réclament rien. « Les gens me disent que le procès va nous faire perdre du temps et qu’il vaut mieux penser aux rizières, aux plantations de maïs, de sésames, de maniocs et de pommes de terre. » Et d’ajouter, un brin provocateur, que 1.500 riels (40 centimes de dollars) auraient suffi pour juger les responsables de crimes commis entre 1975 et 1979 puisque « tout le monde sait déjà ce qu’ils ont fait ». Koung Doung n’est donc pas très motivé pour aller témoigner devant la justice à Phnom Penh. Cet ancien proche de Pol Pot affirme qu’il n’est pas un témoin pertinent. « Je n’étais pas au courant de ce que les responsables khmers rouges voulaient faire. »

Jérôme Boruszewski.
Mise en ligne le 29 mars 2006.

 


May Sarat, dans sa maison à Au Ta Vau. Elle commandait une centaine de soldates de l'armée khmère rouge.

 


Koung Doung, responsable de la radio locale de Pailin. Ce ancien proche de Pol Pot était responsable de la radio officielle khmère rouge.

 


>>> La préparation du procès des anciens chefs khmers rouges n'est pas traitée en profondeur par les médias cambodgiens. Interview de Pierre Gillette, rédacteur en chef du quotidien francophone Cambodge Soir.

>>> Rithy Panh, très favorable au procès des anciens chefs khmers rouges, trouve également que ce tribunal est trop coûteux. Il comprend donc le désintérêt que manifestent certains Cambodgiens.

Càphêchôn Pailin Khmer rouge presse cambodgienne
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